

Pourquoi une chanson contient-elle certains accords et pas d’autres ? Comment se fait le choix des accords de sa grille ?
Si l’on voulait être exhaustif, la réponse résiderait dans un savant mélange de théorie musicale, d’esthétique, d’intention artistique et d’influences culturelles.
Mais dans cet article, nous allons nous focaliser sur le fait que la plupart des grilles de la musique occidentale, notamment dans les genres classiques, populaires et jazz, sont des grilles dites « tonales » : cela veut dire qu’elles sont construites autour d’une tonalité (et donc d’une gamme) principale.
La réponse à la question « Comment se fait le choix des accords de sa grille ? » peut donc se formuler ainsi : les accords utilisés découlent principalement de la tonalité choisie par le compositeur.
La tonalité définit un ensemble d’accords dits « diatoniques » qui s’harmonisent naturellement avec la gamme principale.
Par exemple, dans la tonalité de Do majeur, les accords diatoniques sont C, Dm, Em, F, G, Am et B°.
Ces accords sont privilégiés car ils s’intègrent parfaitement dans la structure harmonique de la tonalité. C’est pourquoi une chanson construite en Do majeur puisera principalement dans cette liste d’accords.
Cela n’interdit pas que d’autres accords n’appartenant pas à cette tonalité, dits « empruntés » ou « altérés », soient utilisés pour enrichir l’harmonie ou créer des effets particuliers. Mais l’essentiel de la grille sera constituée d’accords diatoniques car ils s’harmonisent naturellement avec la gamme principale, de laquelle seront également tirées la majorité des notes de la mélodie.
Si tout n’est pas encore très clair pour vous, rassurez-vous, nous allons tout de suite entrer dans les détails…

A la base, les 7 notes de la gamme majeure
Tous les accords sont formés par les notes d’une gamme, choisies en fonction de l’intervalle qui les sépare de la tonique de la gamme.
Pour illustrer cela, prenons la gamme la plus connue, celle que l’on apprend à l’école (do, ré, mi, etc.) : c’est la gamme majeure, qui est à la base de toute la musique occidentale (depuis le Classique jusqu’au Jazz, en passant par le Blues, le Rock, la Variété, etc.).
Quand elle commence par do (do, ré, mi, fa, sol, la, si), c’est la gamme de do majeur. Et la note do joue le rôle de tonique (c’est elle donne son nom à la gamme).
Dans la gamme de ré majeur, la tonique est la note ré. Dans la gamme de mi majeur, la tonique est la note mi. Etc.
Sur un manche de guitare, la gamme majeure occupe 7 cases réparties selon des intervalles précis :

La ligne horizontale représente une corde de guitare et les lignes verticales les barrettes (ou frettes).
Les disques noirs représentent la tonique de la gamme. Les cases dans lesquelles ils se trouvent donneront le nom de la gamme. Si par exemple on veut jouer la gamme majeure de do, il faut que les disques noirs soient placés sur les cases du manche correspondant à la note do.
Les autres couleurs sont associées aux intervalles (c’est-à-dire la distance en nombre de tons) séparant les autres notes de la tonique. Il n’est pas nécessaire de les détailler pour le moment.
Remarquez qu’à partir de la 13ème case la gamme recommence, une octave au-dessus.
La gamme majeure est donc une gamme à 7 tons ou gamme heptatonique (hepta = 7).
Vous avez certainement remarqué que les notes ne sont pas toutes séparées par le même nombre de cases. Elles sont en effet positionnées à des intervalles précis par rapport à la tonique. Ce sont ces intervalles qui donnent à la gamme majeure sa sonorité propre.
Voici le nom et la valeur de ces intervalles (vous n’avez pas besoin de les retenir, en tout cas pas tout de suite !) :
- Seconde majeure (1 ton = 2 cases).
- Tierce majeure (2 tons = 4 cases). C’est parce que la tierce est « majeure » que cette gamme est dite « majeure ».
- Quarte juste (2 tons 1/2 = 5 cases).
- Quinte juste (3 tons 1/2 = 7 cases).
- Sixte majeure (4 tons 1/2 = 9 cases).
- Septième majeure (5 tons 1/2 = 11 cases ou bien, c’est plus facile, 1/2 ton = 1 case au-dessous de la tonique de l’octave supérieure).
Maintenant, la question qui se pose est la suivante : quelles notes de la gamme majeure peut-on utiliser pour former des accords ?.
Avant d’y répondre, il faut aborder la notion de degrés…
Les 7 degrés de la gamme majeure
On peut construire des accords à partir de chacune des notes d’une gamme. C’est ce que l’on appelle harmoniser une gamme.
On appelle degrés les accords ainsi créés. Il y aura donc autant de degrés que de notes de la gamme.
La note de la gamme à partir de laquelle on forme l’accord s’appelle la fondamentale de l’accord (l’équivalent de la tonique de la gamme). Par exemple, pour l’accord do majeur (noté C), la fondamentale est la note do.
La gamme majeure, qui comporte 7 notes, donnera donc 7 degrés différents, que l’on numérote en chiffres romains :
- le degré I est un accord dont la fondamentale est la tonique de la gamme (ex : do pour la gamme de do majeur),
- le degré II est un accord dont la fondamentale est la seconde majeure de la gamme (ex : ré pour la gamme de do majeur)
- le degré III est un accord dont la fondamentale est la tierce majeure de la gamme (ex : mi pour la gamme de do majeur)
- etc.
Certains degrés sont des accords majeurs et d’autres des accords mineurs. Pour les différencier, certains auteurs utilisent des majuscules pour les degrés majeurs et des minuscules pour les degrés mineurs :

Accords du degré I de la gamme majeure
Comme on l’a vu, la tonique de la gamme est ici la même note que la fondamentale de l’accord.
Par exemple, si la gamme est Ré majeur, tous les accords seront des Ré (D).
Ce sera facile à comprendre avec les schémas qui suivent…
La triade de base du degré I de la gamme majeure (accord à 3 notes)
Pour former la triade du degré I on extrait tout simplement une note sur deux de la gamme majeure, en partant de la tonique :

Cela revient à ajouter à la fondamentale de l’accord des notes de la gamme séparées par des intervalles de tierce. Ici, la première tierce est majeure (4 cases = 2 tons) et la seconde est mineure (3 cases = 1,5 ton). C’est cette structure qui caractérise une triade majeure.
Pourquoi des tierces ? vous demanderez-vous peut-être. Tout simplement parce que la musique actuelle est basée sur une harmonie en tierces.
L’accord E (mi majeur) est par exemple la triade majeure du degré I de la gamme de mi majeur.
Ajoutons maintenant une 4ème note à ces triades pour former une tétrade…
La tétrade de base du degré I de la gamme majeure (accord à 4 notes)
Le principe est le même, mais avec une note en plus :

Vous pouvez constater qu’on alterne les intervalles de tierce : majeure, mineure et majeure.
La tétrade du degré I de la gamme majeure est donc un accord majeur septième majeure (noté 7M, M7, maj 7 ou Δ).
Exemple à partir du degré I de la gamme de mi majeur : E7M (mi majeur septième majeure).
Quelles notes peut-on ajouter à la triade ou à la tétrade de base du degré I ?
C’est simple, on peut prendre n’importe laquelle des autres notes de la gamme ! Les accords obtenus sont dits « accords enrichis ».
Il reste donc à utiliser :
- la Seconde majeure considérée cette fois comme Neuvième majeure,
- la Quarte juste considérée comme Onzième juste,
- la Sixte majeure considérée comme telle ou comme Treizième majeure.
Les chiffres entre parenthèse représentent le redoublement à l’octave des intervalles simples. C’est bien sûr la même note mais une ou plusieurs octaves au-dessus.
Exemples d’accords que l’on peut former :
- Accord sixième (T, 3, 5, 6). Ex : C6
- Accord neuvième avec septième majeure (T, 3, 5, 7M, 9). Ex : CM9
- Accord sixième avec neuvième ajoutée (T, 3, 5, 6, 9). Ex : C6add9
- Accord majeur avec onzième ajoutée (T, 3, 5, 11). Ex : Cadd11
- Accord majeur avec treizième ajoutée (T, 3, 5, 13). Ex : Cadd13
- Accord onzième avec septième majeure (T, 3, 5, 7M, 9, 11). Ex : CM11
- Accord treizième avec septième majeure (T, 3, 5, 7M, 9, 11, 13). Ex : CM13
Pour comprendre ces notations, vous pouvez étudier notamment…
Accords du degré II de la gamme majeure
Voyons maintenant la construction des accords du degré II, c’est-à-dire ceux qui sont formés en prenant la seconde majeure de la gamme comme point de départ.
Cette fois, c’est elle qui va jouer le rôle de fondamentale pour les accords et leur donnera donc leur nom.
Pour que ce soit facile à visualiser, nous allons décaler les notes sur le manche, de façon à ce que la seconde vienne prendre la place de la tonique :

Les repères numérotés permettent d’identifier les nouveaux intervalles disponibles pour fabriquer des accords (ce sont donc les chiffres qui priment).
Sur le schéma inférieur, vous pouvez constater que :
- la seconde devient la tonique (T),
- la tierce majeure prend la place de seconde (2),
- la quarte devient une tierce mineure (3m) ; cette gamme démarrant sur la seconde est donc une gamme mineure,
- la quinte devient une quarte (4),
- la sixte devient une quinte (5),
- la septième majeure devient une sixte (6),
- et la tonique de l’octave supérieure devient une septième (7).
Puisque la tierce est mineure, les accords du degré II seront des accords mineurs.
La triade de base du degré II de la gamme majeure (accord à 3 notes)
La tierce étant mineure, ce sera donc un accord mineur :

Remarquez que, cette fois, l’ordre des intervalles de tierces est inversé : la première tierce est mineure (3 cases = 1,5 ton) et la seconde est majeure (4 cases = 2 tons). C’est cette structure qui caractérise une triade mineure.
La tétrade de base du degré II de la gamme majeure (accord à 4 notes)
Même principe mais en ajoutant la septième mineure.

Comme pour le degré I, on alterne les intervalles de tierce, mais en commençant cette fois par une tierce mineure : mineure, majeure et mineure.
La tétrade du degré II de la gamme majeure est donc un accord mineur septième (noté m7).
Quelles notes peut-on ajouter à la triade ou à la tétrade de base du degré II ?
Comme pour le degré I, on peut prendre n’importe laquelle des autres notes de la gamme.
Il reste donc à utiliser (ce sont toujours les chiffres qui priment) :
- la Neuvième majeure,
- la Onzième juste,
- la Sixte majeure considérée comme telle ou comme Treizième majeure.
Exemples d’accords enrichis du degré II :
- Accord mineur sixième (T, 3m, 5, 6). Ex : C6
- Accord mineur sixième avec neuvième ajoutée (T, 3m, 5, 6, 9). Ex : Cm6add9
- Accord mineur neuvième (T, 3m, 5, 7, 9). Ex : Cm9
- Accord mineur avec onzième ajoutée (T, 3m, 5, 11). Ex : Cmadd11
- Accord mineur avec treizième ajoutée (T, 3m, 5, 13). Ex : Cmadd13
- Accord mineur onzième (T, 3m, 5, 7, 9, 11). Ex : Cm11
- Accord mineur treizième (T, 3m, 5, 7, 9, 11, 13). Ex : Cm13
Les autres degrés de la gamme majeure
Si l’on fait la même chose avec les 5 autres degrés de la gamme majeure, on s’aperçoit qu’il y a seulement trois natures d’accords de base pour les triades (accords à 3 notes) et quatre pour les tétrades.
En effet, ces degrés ne pourront être que :
- Majeur, mineur ou mb5 pour les accords à 3 sons.
- M7, m7, 7 et m7b5 pour les accords à 4 sons.
Un peu plus précisément (la version tétrade est entre parenthèses) :

Si l’on reprend ces degrés dans un tableau récapitulant toutes les tonalités possibles, on obtient le tableau d’harmonisation de la gamme majeure :

C’est dans chaque ligne de ce tableau que sont prélevés les accords d’une chanson. Si par exemple la chanson est en Sol majeur, ses accords se trouveront en majorité dans la ligne « Sol ».
Exemples de choix d’accords en tonalité majeure (légèreté et énergie)
Prenons l’exemple de deux chansons célèbres…
Let It Be – The Beatles (en Do majeur)
En Do majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Do » du tableau rappelé ci-dessous :

Cette chanson utilise les accords C – G – Am – F, soit les degrés I – V – vi – IV.
Remarquez en passant qu’on peut faire un tube avec seulement 4 accords issus de la même tonalité !
Le fait que ces accords soient joués dans cet ordre plutôt que dans un ordre intervient également. Il existe ainsi de nombreuses suites d’accords qui « fonctionnent » bien et sont fréquemment utilisées comme :
- I – vi – ii – V (dit « Anatole »),
- I – V – vi – IV,
- I – IV – V,
- ii – V – I,
- I – vi – IV – V
- et bien d’autres…
Knocking on Heaven’s Door – Bob Dylan (en Sol majeur)
En Sol majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Sol » du tableau ci-dessus.
Cette chanson utilise les accords G – D – Am – C, soit les degrés I – V – ii – IV.
Bien que ces deux chansons aient une structure harmonique similaire (I – V – vi – IV et I – V – ii – IV), la différence de tonalité change la couleur sonore. Let It Be a une sonorité plus douce et stable grâce aux accords en Do majeur, tandis que Knocking on Heaven’s Door, en Sol majeur, apporte une sensation légèrement plus ouverte et lumineuse.
Prenons trois autres exemples pour illustrer cela…
Don’t Stop Believin’ – Journey (Mi majeur)
En Mi majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Mi » du tableau rappelé ci-dessous :

Cette chanson utilise les accords E – B – C#m – A (I – V – vi – IV)
Atmosphère : dynamique et optimiste.
Happy – Pharrell Williams (Fa majeur)
En Fa majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Fa » du tableau ci-dessus.
Cette chanson utilise les accords F – Bb – Dm – C (I – IV – vi – V)
Atmosphère : joyeuse et entraînante.
Hey Jude – The Beatles (Fa majeur)
En Fa majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Fa » du tableau ci-dessus.
Cette chanson utilise les accords F – C – Bb – F (I – V – IV – I)
Atmosphère : chaleureuse et encourageante.
La Bamba – Ritchie Valens (Do majeur)
En Do majeur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Do » du tableau ci-dessus.
Cette chanson utilise les accords C – F – G (I – IV – V)
Atmosphère : joyeuse, festive, énergique.
Les exemples que nous venons de voir son en tonalité majeure. Le principe est le même en tonalité mineure…
Exemples de choix d’accords en tonalité mineure (profondeur et émotion)
Les tonalités mineures sont souvent utilisées pour évoquer des émotions plus profondes, sombres, mystérieuses, mélancoliques…
Nous n’allons pas développer cette partie autant que pour les tonalités majeures mais si ça vous intéresse, vous pouvez consulter les fiches Harmonisation des principales gammes :
Sans en développer la construction (si ça vous intéresse, c’est fait dans les fiches ci-dessus), voici le tableau des degrés de la gamme mineure naturelle, qui est l’une des gammes mineures fréquemment utilisées :

Par exemple, une chanson en Si mineur prendra ses accords principalement dans la ligne « Si ».
Comparons deux morceaux en tonalité mineure…
Nothing Else Matters – Metallica (Mi mineur)
En Mi mineur, cela veut dire que les accords sont pris dans la ligne « Mi » du tableau ci-dessus.
Cette chanson utilise les accords Em – D – C – G – B7 (utilisé ici sous la forme B7 à la place de Bm7), soit les degrés i – VII – VI – III – V7.
Atmosphère : progression qui passe d’une douceur presque intime à une intensité dramatique.
Somebody That I Used to Know – Gotye (Ré mineur)
Cette chanson utilise les accords Dm – C – Bb, soit les degrés i – VII – VI.
Remarquez que ces deux morceaux utilisent des progressions similaires basées sur la descente harmonique (i – VII – VI), ce qui renforce leur aspect mélancolique et nostalgique.

























